
Louis Reynaud
Glaciers et Climats
16 septembre
29 septembre 2015
À bord du Rembrandt, septembre 2015
Louis Reynaud
Glaciers et Climats
Journal de bord
Départ de Paris et Genève le Mercredi 16, pour une nuit à Copenhague et pour le vol régulier d’Air Groenland vers Kangerlussuaq, le Jeudi 17. Las, le bagage de Lucile n’est pas à l’arrivée à Copenhague !
À l’approche de la côte est du Groenland, nous aurons juste le temps d’avoir un coup d’oeil sur les montagnes entre lesquelles se faufilent les glaciers émissaires de la grande calotte pour atteindre la mer et y vêler leurs icebergs, avant qu’elles ne disparaissent sous une nappe de nuages bas.
C’était un beau spectacle que ces montagnes aux formes élancées, semblables aux zones glacées des Alpes, à tel point qu’elles sont nommées : les Alpes Staunning. Ce n’est qu’à l’approche de l’aéroport de Kangerlussuaq que l’airbus descend sous ces nuages et qu’apparaissent de nombreux lacs sertis dans une végétation rouge sombre : ce sont les airelles des marais qui colorent ainsi la toundra, car leurs feuilles ont déjà subi la morsure du froid d’un automne précoce.
Le petit avion charter d’air Groenland de 30 places, un Dash Seven, qui nous emmène ensuite vers Aasiaat nous permet encore un coup d’oeil sur les collines des environs de Kangerlussuaq avec ses lacs aux couleurs variées. Mais quand il s’élève, nous volons entre deux plafonds nuageux, jusqu’à notre destination finale d’Aasiaat. Là nous apprenons que notre bateau, le Rembrandt, a été retardé par une forte tempête et qu’il ne pourra rejoindre le port que tard dans la soirée. Aussi mettons-nous à profit ce long après-midi pour une visite du village d’Aasiaat, village doté d’une rade bien protégée par un cordon d’îles au Nord et par la terre au Sud d’où proviennent la majorité des mauvais coups de vent.
Ce port connaît actuellement un fort développement dans les perspectives d’une recherche pétrolière intense et d’un futur dégagement du passage du Nord-Ouest. Nous parcourons la longue rue centrale en observant l’agencement des maisons colorées, les adductions d’eau aériennes, formées de conduites isolées et chauffées en hiver, ainsi que celles électriques protégées dans un conduit métallique. Au passage, nous faisons un tour dans un supermarché, très bien approvisionné.
L’église luthérienne est ouverte et nous suivons les commentaires de Pierre sur cet Oqaluffik, littéralement le lieu où l’on parle beaucoup, avec ce mélange de culture chrétienne et de survivances animistes, comme celle représentée par le tableau de la naissance du soleil et de la lune.
Le parvis de l’église est constitué de roches polies et striées, qui portent encore bien nettement les stigmates du passage des derniers grands glaciers, marques faites il y a pourtant quelque 10 000 ans.
Ensuite, près des maisons de pêcheurs-chasseurs sont rangés des traîneaux et attachés des chiens pour tout l’été jusqu’au moment où la neige sera suffisante et la glace des fjords solide. Nous allons jusqu’au cimetière dont la partie récente est vivement colorée par des fleurs artificielles.
Dans l’attente du bateau, nous prenons le dîner au Sømandshjemmet, la Maison du marin, et nous nous répartissons dans deux salles de conférence, soit allongés sur la moquette pour certains soit sur des matelas fournis par l’établissement pour quelques heures de sommeil en attendant minuit, l’heure présumée de l’arrivée du Rembrandt.
Effectivement, le Rembrandt s’annonce fièrement dans le port avec ses trois mâts, à l’heure dite de minuit et ses zodiacs viennent nous chercher pour embarquer. Il en sera de même avec le tas de bagages que les marins nous montent à bord. Rapidement, nous prenons possession de nos cabines pour compléter la nuit déjà bien entamée.
Cette journée, nous restons à quai à Aasiaat, car il faut refaire les pleins d’eau, de carburant et réapprovisionner la cuisine. Dès la fin du petit déjeuner, c’est Didji, notre hôtel manager qui nous informe des pratiques de vie sur le bateau, pour les repas, les cabines, etc.
Ensuite, c’est Pierre qui donne une conférence en salle de restaurant, sur le Groenland, ses caractéristiques physiques et le déroulement de notre croisière.
C’est aussi l’occasion de sortir du bateau pour visiter la ville et ses magasins.
L’après-midi, c’est Louis qui parle des glaciers dans divers endroits de la planète y compris les grands traits de la calotte groenlandaise et de celle antarctique. Ce n’est que vers 21 heures que le bateau quitte le quai en direction d’Ilimanaq, une fois achevées les provisions, les consignes obligatoires de sécurité en cas d’abandon du bateau et… l’apéritif de bienvenue !
Peu après avoir quitté les lumières de la ville qui révèle sa grande extension le long du rivage, nous apercevons des dos de baleines, silhouettes noires sur l’eau sombre, pendant un long moment.
Ce matin, les premiers lève-tôt rencontrés sur le bateau font grise mine car un brouillard dense enveloppe le Rembrandt, ce qui présage mal de la journée à venir. Mais peu à peu, ce voile de brume se lève et nous laisse apercevoir la puissante barrière d’icebergs formée par le champ de glace, qui nous masque Ilulissat. À la fin du déjeuner, Pierre donne les consignes de débarquement en zodiac et l’utilisation du tableau des entrée et sorties du bateau, à l’aide des petits aimants qui marque notre présence ou notre absence à bord.
Vers 9 h, nous entendons l’arrivée à Ilimanaq de l’hélicoptère piloté par Stéphane et nous commençons le débarquement sur ce port pas très pratique, sans ponton, car très ouvert sur le large. Pierre a organisé les groupes de visite de la journée en 3 activités. En premier, celle de la visite au Champ de Glace (l’Isfjord) qui nous amène par groupe de 5 passagers, en hélicoptère, jusqu’au front de vêlage, sur une butte près de la glace d’où nous avons un paysage grandiose devant nous. L’aller se faisant en survolant le fjord rempli d’icebergs et le retour par la terre, au-dessus d’une myriade de lacs, pour terminer par un passage au plus près des grands icebergs, paysage saisissant lui aussi. Les groupes ont passé environ une demiheure près du Glacier à observer ce très vaste panorama, à mettre le pied sur la glace et à suivre les marques d’occupation du glacier au maximum du Petit Âge de Glace, sous la conduite de Louis. Pendant ce temps un autre groupe, conduit par Pascal, randonne depuis Ilimanaq vers le champ de glace, à travers la toundra et sa flore. Et pour ceux qui vont partir ou reviennent du voyage en hélicoptère ou qui ne sont pas en randonnée, c’est Pierre qui guide la visite à travers ce petit village typique, aux ses maisons colorées, avec son temple, ses nombreux chiens « à la chaîne » qui attendent le prochain hiver, des squelettes d’anciens kayaks et aussi de grands vols de bernaches qui partent pour leur migration automnale vers le Sud. Certains assisteront même au dépeçage d’un phoque, sur le quai du port.
Bref, cette journée a été riche en activités et observations de toutes sortes avec, en fin de journée, un bon coup de soleil qui réchauffe l’atmosphère et fait chanter les couleurs. Une fois terminées les visites au glacier Stéphane emmène Pierre et Sven, le capitaine, survoler la baie de Disko à la recherche d’un passage pour le Rembrandt en direction de l’Eqi. Durant ce vol, le Capitaine note les coordonnées GPS des zones navigables.
Nous aurons droit à un coucher de soleil hollywoodien rougeoyant sur la barrière d’icebergs proche de notre passage en direction d’Ilulissat. Pendant le dîner, arrive enfin la valise de Lucile, juste récupérée à l’aéroport d’Ilulissat par Pierre, dans une acclamation unanime de tous les dîneurs attablés. C’est l’heureuse conclusion d’une valise fugueuse qui a causé bien du tourment à sa propriétaire, ces trois derniers jours !
Mais notre progression vers l’Atasund, le fjord d’Ata, où nous ambitionnons de nous trouver demain, s’interrompt rapidement à cause des bourguignons, petits blocs de glace difficiles à repérer dans la nuit sombre et qui peuvent venir heurter et endommager la coque.
Au cours de la nuit, certains couche-tard ont aperçu des bouts d’aurores entre les nuages serrés.
Ce matin, le ciel est couvert et les bords du rivages sont, par endroits, masqués par la brume. Le Rembrandt a repris sa course pour nous amener au plus proche de la calotte de glace, de façon que Stéphane nous dépose sur la glace, si possible près d’une bédière et d’un de ces grands moulins. En attendant, Pierre nous parle de Paul-Émile Victor, l’explorateur et fondateur des Expéditions Polaires Françaises (EPF). Ensuite, il nous projette un film, tourné en 1955, sur l’établissement de l’accès à la calotte par les alentours du Glacier de l’Eqi, ce qu’on appelle maintenant Port-Victor et les premières mesures sur le profil d’étude transversal, jusqu’à la côte Est.
Enfin, vers midi, le fjord de Paakitsoq est rejoint, le bateau ancré dans une baie protégée et l’hélicoptère de Stéphane et Marie posé au rivage proche. Le premier vol de reconnaissance, avec Pascal et Louis, trouve rapidement la grande bédière et le moulin recherchés, là-haut, sur les marges de la calotte blanchie d’une neige fraîche dans les jours passés.
Nous pouvons observer les différents moulins qui se sont formés à partir de la profondeur de la bédière, du plus ancien au bas et plus récent plus haut, à cause du mouvement d’avancement de la glace et de la création de nouvelles crevasses plus en amont.
L’ancien moulin porte joliment les stigmates de méandres profonds et élegament taillés dans la glace. Reste plus qu’à imaginer qu’au plus fort de l’été et de la fonte en surface la bédière y écoulait un bon courant de quelques m3/s, bien bleu sur cette glace blanche. On remarque aussi sous nos pieds, une surface de glace régulièrement perforée de multiples trous de quelques 5 cm de diamètre, ce sont les trous à cryoconyte. Dans la falaise de glace du moulin, on remarque des veines de glace bien bleue, restes d’eau gelée dans des crevasses.
Stéphane, pilote son hélicoptère en montrant alternativement aux passagers de droite et de gauche la bédière et en suivant son cours jusqu’au début, là-haut au pied de la chute de sérac. Pour le retour il adopte un trajet différent en nous faisant visiter les nombreux lacs de part et d’autre du fjord de Paakitsoq.
Après cette riche journée, le Rembrandt reste à l’ancre dans cette anse tranquille du fjord Paakitsoq, pour y passer une nuit calme.
Pour une meilleure expérience, nous vous conseillons de tourner votre tablette en paysage